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DÉFIS DE LA CRITIQUE EN ARCHITECTURE – ACFAS 2014

RESPONSABLES 

Jean-Pierre CHUPIN
Carmela CUCUZZELLA

DESCRIPTION

Ce colloque international rassemblera des chercheurs de diverses disciplines (Architecture, Design, Histoire de l’art, etc.) autour de la question de la critique en architecture. Somme toute objet de peu de théories dans ce domaine, cela surprendra d’autant plus que l’expression de critiques sur la matière de l’espace public et la forme même de la polis et de ses agoras reste légitime. Hormis les architectes, paradoxalement contraints par leur déontologie, tout citoyen peut normalement critiquer tel ou tel projet (notamment dans le cadre de concours), telle ou telle réalisation (dans le cadre ou non d’une consultation publique). Entre le musèlement des uns et la volubilité des autres, la problématique du juste exercice de la critique architecturale dépasse la distinction entre profession et discipline pour recouvrir le spectre entier des pratiques réflexives. Afin de cerner un aussi vaste phénomène, ce colloque sondera une question singulière: quelles sont les dimensions constitutives de la critique du projet architectural contemporain?

La question de la critique renvoyant au rôle des publications, on remarquera surtout que la presse professionnelle adopte généralement une posture de légitimation des pratiques, maintenant une distance respectable avec l’exercice de la critique, lequel ferait en soi objet de controverses proportionnelles aux enjeux (politiques, financiers, techniques, environnementaux, etc.). On peut dès lors s’interroger sur la légitimité d’une pratique qui se trouve pourtant au fondement du système éducatif en architecture et dans les disciplines du design. Une meilleure compréhension de la critique ouverte du projet architectural apparaît aujourd’hui comme une priorité, tant pour l’apport de connaissances disciplinaires, que pour un débat général sur la qualité des espaces et des édifices publics.

Ce colloque abordera la problématique d’une théorie de la critique à partir de cas manifestant des « états contradictoires » du projet. On étudiera en priorité ces situations dans lesquelles les controverses entre les différents acteurs des projets contemporains font état de contradictions entre les attentes et les propositions voire les réalisations, lesquelles révèlent parfois de véritables contre-performances (fonctionnelles, techniques, environnementales, etc.). La critique architecturale ne sera pas directement abordée dans ses aspects socio-culturels, bien que les contextes seront mis en comparaison (Canada, Québec, France, Suisse). D’ordre théorique et philosophique, l’approche méthodologique tentera plutôt d’identifier « les dimensions constitutives d’une critique proprement architecturale » se distinguant de la critique artistique ou de celle des objets de design.

Mot d’introduction: Analogies négatives et pensées positives
Jean-Pierre CHUPIN
LEAP / Université de Montréal 

Comment se fait-il que l’on ne retienne des critiques de l’architecture contemporaine que les expressions négatives ouvrant la voie aux controverses ?

Un manifeste méthodologique: la critique d’architecture selon Max Raphaël (1889-1952)
Estelle THIBAULT
IPRAUS / École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris-Belleville

Les travaux récents ont pointé la diversité des expressions, fonctions et enjeux de la critique architecturale, selon l’espace dans lequel elle s’élabore, professionnel, journalistique, ou pédagogique. Il s’agit ici de souligner certaines tensions à l’oeuvre dans une critique « savante », adossée à la recherche architecturale telle qu’elle se pratique dans les écoles d’architecture et à l’université. Elle est partagée entre d’un côté, une vocation militante et fondamentalement optimiste, désignant l’architecture comme enjeu culturel majeur et comme discipline intellectuelle exigeante, et de l’autre la dénonciation des travers médiatiques, politiques ou sociétaux dans lesquels la production du cadre bâti se trouve compromise. Nous proposons à cet effet un retour rétrospectif sur le projet théorique du philosophe Max Raphaël. Ses critiques de Le Corbusier ou d’Auguste Perret ou encore sa dénonciation du concours du Palais des Soviets démontrent la volonté de croiser l’évaluation des intentions architecturales, par une étude serrée du processus de conception, avec la compréhension des enjeux externes -­économiques, sociaux, politiques, voire médiatiques– dans lesquels la production du cadre bâti se trouve engagée. Son analyse du groupe scolaire de Villejuif construit par André Lurçat, publiée aux éditions de L’Architecture d’aujourd’hui en 1933, peut être lue comme un véritable manifeste méthodologique pour une critique « dialectique » du projet architectural.

L’architecture comme machine à penser: Alexander Tzonis, l’interprétation de l’architecture classique et la construction de la modernité
Denis BILODEAU
LEAP / Université de Montréal

Le « désir du neutre » est un pathos aurait dit Roland Barthes, un fantasme de l’architecture moderne qui traduit aujourd’hui une position critique particulièrement brûlante. Le désir du neutre s’oppose à la volonté de distinction, à l’expressif, au symbolique, à l’identitaire et au branding. C’est la recherche d’un état de suspension des tensions entre l’architecture et son milieu et dans la composition même de l’architecture. Mais le désir du neutre n’est pas neutre. Il traduit un engagement éthique et esthétique qui ne se manifeste pas par l’inaction ou le retrait mais plutôt par des stratégies et des figures précises et fortes. Cet essai explore la généalogie et les figures du neutre en particulier dans le travail de l’architecte montréalais Éric Gauthier.

Situations critiques et autocritique
Georges ADAMCZYK
LEAP / Université de Montréal

La critique professionnelle en architecture a pour objet l’appréciation des réalisations architecturales à l’occasion de leur réception publique, ou l’appréciation de projets à un stade préliminaire (Collins 1968). En prenant comme exemples différents contextes, on peut distinguer autant de situations : la critique dans une revue spécialisée, la critique pendant le projet, la critique pédagogique, la critique de projets de concours. L’exercice critique accompagne aussi le jugement des projets en contexte académique et en contexte de jury de concours. En tant que performance, le contenu et la forme de la critique varient selon ces situations. La pratique de la critique professionnelle est partagée entre les professeurs d’architecture et quelques praticiens reconnus pour leur engagement intellectuel. Au Québec, comme ailleurs dans le monde, il n’y a pas véritablement de critiques professionnels en architecture. J’ai été formé dans un monde d’architectes-­historiens (Oterro-­Pailos 2010). L’expérience réelle ou anticipée, la description et l’analyse comparative de la réalisation ou du projet comme architecture potentielle ont fondé ma propre démarche. Jouant le jeu de la critique de mes performances critiques, je tenterai de montrer le lien qui unit toutes ces situations critiques.

Critique et jugement du projet architectural
Paolo AMALDI
LÉAV / École Nationale Supérieure d’Architecture de Versailles

La notion de critique architecturale possède une dimension opérative qui a été soulignée par de nombreux auteurs et en particulier par l’historien, théoricien et vulgarisateur Bruno Zevi (1918 -­ 2000). La critique se veut un démontage raisonné de l’oeuvre en parties dont l’auteur doit montrer et faire émerger l’efficacité. Le jugement suppose, quant à lui, une prise de position par rapport au projet.

Mot d’introduction: Normes environnementales et contre-performances esthétiques
Carmela CUCUZZELLA
LEAP / Université Concordia

Dans le cadre imposé par les injonctions environnementales, quelle place accordons-­nous encore au jugement esthétique ou même à la critique de la forme?

Jouer en douceur: la critique architecturale au Canada
Elsa LAM
PhD, Rédactrice en chef de la revue Canadian Architect

Le paysage de la critique architecturale au Canada est relativement restreint. Il se compose d’un petit cercle d’écrivains, d’éditeurs et de publications. On liste à peine une poignée de revues (Canadian Architect, On Site Reviews, ARQ) et quelques journaux professionnels ou académiques qui s’intéressent à la production canadienne. Les grands quotidiens anglophones, tels que The Globe and Mail ou le Toronto Star présentent régulièrement des chroniques sur l’architecture, mais les sujets restent vastes et les problématiques centrées sur les questions de développement urbain ou encore les évènements étrangers. Le ton adopté est généralement « positif » et ne ressemble guère au ton incisif de la critique européenne. Cette forme de commentaire de l’architecture contemporaine verse parfois dangereusement dans la pure description, quand ce n’est pas de la simple réécriture des dossiers de presse soumis par les architectes. Sommes-­nous confrontés à une problématique globale dominée par le fétichisme des images d’architecture ? Qu’en est-­il de la profondeur des analyses ? Faut-­il attribuer ce phénomène à un tempérament canadien fait d’une culture de la politesse ? Cette présentation examinera le réseau des facteurs en jeu et interrogera la capacité de la « description » à se constituer en une véritable forme de critique architecturale.

Mythologue ou guerillero? Du rôle de la critique dans les guerres du patrimoine
Nicholas ROQUET
LEAP / Université de Montréal

Dans une série d’ouvrages remarqués – dont The Past is a Foreign Country (1985) et The Heritage Crusade(1998), le géographe David Lowenthal a cartographié l’émergence dans la culture moderne d’un discours nouveau sur les lieux : celui du patrimoine. Nouveau en ce qu’il est imperméable aux conventions du droit et aux méthodes de l’histoire, le discours du patrimoine fonde sa puissance sur la mobilisation de pulsions collectives : le particularisme, l’exclusion et surtout la soif de mythes. Déstabilisés par la montée de cette nouvelle histoire qui n’en est pas une, les universitaires se sont repliés depuis trente ans sur une position défensive, observant l’avancée de la patrimonialisation à la manière de mythologues devant un culte primitif. Quant aux architectes, ils montent au combat en ordre dispersé, espérant que, même en contexte de controverse publique, la qualité de leurs propositions se fera voir d’elle-­même.La réalité est autre. Les débats récents au Québec sur l’avenir des sites patrimoniaux indiquent plutôt que l’architecture contemporaine y est « invisible », en ce sens qu’elle n’est envisagée que sous l’angle de son potentiel destructeur. Prenant pour appui le cas de Sillery, nous chercherons d’abord à démonter les travers d’un discours officiel qui conçoit le projet avant tout comme mitigation du risque. Nous soumettrons ensuite à débat des stratégies possibles pour la critique en situation de déni d’architecture : faut-­il se faire correspondant de guerre ?

Qui a peur de l’architecture?
Marie BELS
Architecte postdoctorante / LEAP / Université de Montréal

L’espace public n’est pas seulement le lieu de l’opinion publique, ou des manifestations collectives, politiques ou autres. L’espace public est un espace formateur. C’est un lieu de transformation des objets individuels d’expression. Un livre, une pièce de théâtre, un tableau de peinture, y perd sa marque d’origine, et se soumettant à la critique gagne un anonymat qui fait qu’il n’appartient plus à un, mais simultanément à tous et à personne, et se transforme considérablement. Il y gagne des pouvoirs insoupçonnés, des forces inconnues le traversent, et cette mise à l’épreuve en révèle, le cas échéant, la vérité essentielle. Or l’architecture est par essence une oeuvre collective, la plus publique des disciplines artistiques. A tel enseigne que de nombreux pays d’Europe ont inscrit un « droit à la qualité architecturale » dans leurs résolutions, et généralisé, à cet effet, la pratique du concours pour la commande publique. Il semblerait, paradoxalement, que la nature même de ce processus l’exempte de toute critique à postériori, comme si la confrontation démocratique de plusieurs projets faisait office de débat public et en assurait la légitimité. Le Livre blanc de l’architecture contemporaine en communauté française de Belgique -­ intitulé Qui a peur de l’architecture? -­ se positionne fermement face à cette pratique, dans l’espoir « de refaire de l’architecture une question publique ». Nous en examinerons les propositions essentielles à la lumière de quelques situations concrètes.

Les chemins de l’architecture critique
Louis MARTIN
LEAP / Université du Québec à Montréal

Cette communication examine la construction de l’architecture critique et de la théorie critique architecturale dans les discours de l’architecture américaine entre 1980 et 2004. Elle démontrera que ce développement a été propulsé par une fascination quasi hypnotique pour les effets paralysants et angoissants de la dialectique négative et par une recherche frénétique de justifications alternatives pour légitimer le projet d’une avant-­garde architecturale cathartique.

Revisiter la critique architecturale: Nécessités interdisciplinaires et détour par les sciences sociales
Rainier HODDÉ
LAVUE (Laboratoire architecture ville urbanisme environnement)

Alors que la critique littéraire, cinématographique ou artistique aide à choisir lectures, spectacles et expositions, la critique architecturale n’a aucune prise sur nos choix d’habitants ou d’usagers. Aux effets propres aux différents champs s’ajouterait ainsi cette irrémédiable différence qui renvoie à l’incapacité de la critique architecturale à socialiser une production singulière. Or le croisement de travaux sur la critique, sur la réception sociale des édifices et sur l’oeuvre de certains architectes m’a conduit à rompre avec la binarité singulier-­socialisé en dégageant trois concepts : le thème architectural, la matrice de conception, et le type architectural. Si ces concepts permettent d’identifier l’apport d’un architecte à la discipline elle-­même, l’hybridation avec la sociologie les renforce en faisant dialoguer espace et société. Cette hybridation rappelle aussi que la critique fait figure d’« opération » fondatrice en sociologie, du [Le] métier de sociologue à Faire des sciences sociales. Critiquer (P. Haag et C. Lemieux (dir.), 2012). Reprenant ce dernier programme, je serai ainsi conduit à montrer comment ces concepts en devenir nourrissent la critique architecturale, en forçant à penser et à voir le monde autrement (1), en étant attentif aux biais et erreurs de raisonnement (2), en pensant le débouché politique de la critique (3), la position du critique étant alors particulière dans le fait qu’il est dedans tout en se devant d’être dehors (4).